Petite guitarologie réunionnaise

La pratique de la guitare à La Réunion (et même une amorce de lutherie locale), est une vieille histoire et je suis heureux de pouvoir en dévoiler quelques aspects sur ce site, à travers divers travaux consacrés à la musique réunionnaise dans son ensemble.

La première guitare qui figurerait dans le panthéon réunionnais serait sans conteste celle de Renoyal de Lescouble.

Un regard sur les premières années de son journal intime suffit à nous faire apprécier l’importance de son usage de la guitare dans la bonne société de l’Île Bourbon au début du XIXè siècle.

De Lescouble est un « moyen propriétaire » installé successivement à Sainte-Marie et à Sainte-Suzanne qui, de 1811 à 1837 a tenu assez rigoureusement un journal intime d’une grande richesse, parfois même agrémenté en marge de quelques croquis savoureux, dont on a pu retrouver la plus grande partie, conservée aux Archives départementales de La Réunion et publiée en 1990 par les Éditions du Tramail sous la direction d’Albert Dodile.

Tout le monde ici connaît au moins de nom Célimène, La Muse de Trois-Bassins, qui au milieu du XIX° siècle est immortalisée, guitare à la main, par une gravure (d’après photo – voir fig.1) de l’Album de La Réunion de Roussin, ouvrage monumental en cinq volumes et précieuse source de renseignements sur le passé de notre île.

Fig.1 - Célimène

Fig.1 – Célimène

Mulâtresse libre née en 1807… et descendante du poète Évariste de Parny, elle s’appelait en réalité Monique Jean. Son mariage avec un gendarme métropolitain fait d’elle Madame Pierre Gaudieux et après la mort de son mari elle gère seule le relais de diligences sur la route Saint-Paul / Trois-Bassins que celui-ci avait créé. Pour distraire ses clients de passage, elle chante en s’accompagnant à la guitare et acquiert une renommée suffisante pour bénéficier de façon posthume (elle est décédée en 1864) d’un article de l’Album.

La Société des sciences et arts fait poser une plaque commémorative dans les années 1930 sur ce qui subsiste de son auberge. On ne sait pas trop par quelles circonstances, sa guitare, très abîmée, se retrouve dans les réserves du musée Léon Dierx mais elle finit par aboutir en restauration… chez Philippe Clain.

 

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Fig.2 – Georges Fourcade

Dans la galerie de portraits des guitaristes réunionnais, après De Lescouble et Célimène, il faudrait aussi faire figurer Georges Fourcade (fig. 2), l’auteur des paroles de la chanson la plus connue des réunionnais, Tite fleur fanée.
Non seulement ses premières photos nous le montrent rêveusement appuyé sur sa guitare, mais son Album à la fois livre d’or et press-book qui couvre les grands événements de sa carrière nous apprend, grâce à une lettre à son frère du 30 Mai 1946, l’histoire de son instrument, à qui il consacre même un nouveau refrain… qui n’a jamais été chanté par ses continuateurs :

Je te disais qu’un refrain intercalaire avait été ajouté à la romance Fleur Aimée dédiée à ma vieille guitare achetée à Paris chez […] lors de l’Exposition Coloniale. Cette guitare âgée de 18 ans devenue presque historique a fait avec son maître cent tours de l’Exposition – des Expositions 1927 et 1932 et a fait également son tour de France et a eu l’honneur d’être photographiée avec et sur le genou de son maître… qui lui-même est en ce moment à la retraite. Mais jolie guitare est trop jeune pour rester silencieuse. Elle est installée en bonne place dans ma chambre elle me console de toutes les mesquineries humaines. En écrivant ces lignes je lui dis Chante, chante encore :

Chante ma guitare
Chante toujours
Chante mes amours
Petite Fleur aimée
Chante pour l’amour
Du troubadour
Dans Dolce Isle
Où tout est facile.

Si Fourcade est contemporain des débuts de Tino Rossi, son goût pour la guitare ne doit rien à un phénomène de mode et constitue une autre démonstration de l’implantation de la guitare dans le patrimoine réunionnais. Il le confirme d’ailleurs dès la première édition des son recueil théâtral Z’histoires la caze en 1928.

Qui ca de nous y tressaille pas lorsque li entend un vieux Séga Bello ou bien un La Mère guèpe (oeuvres du populaire compositeur réunionnais Gueny vers 1900) bien cadencés sur mandolines et guitare. Dis à moin en bon créole si zot l’a déjà trouvé un musique plus vaillant que ça pour danser – avec ça, y pé danser tout : maloya, séga, Charlestone, Black-Bottom et le reste.

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Fig.3 – Henri Madoré

Il faudrait aussi faire une place dans notre musée à un des instruments d’Henri Madoré (fig.3) dernier chanteur de rue de La Réunion.

Le Pôle régional des musiques actuelles lui a consacré le premier CD de sa collection TAKAMBA dédiée à la remise à l’honneur des premiers enregistrements du patrimoine musical réunionnais (le volume 5, consacré à Fourcade est prévu pour le mois de Juin 2001). Comme bien des musiciens réunionnais, Madoré avait commencé sa carrière en s’accompagnant au banjo-mandoline et il en avait gardé une façon particulière d’accorder en quinte ses guitares qui comptaient plus souvent 4 cordes que 6. Les guitares qu’on lui a vu utiliser depuis les années 50 jusqu’en 1981 étaient toutes, signe des temps, des instruments de qualité médiocre et de fabrication chinoise qu’ il se procurait tout simplement … à la « boutique sinois ».
Quelques jours après son décès, survenu le 31 décembre 1988, un cambrioleur, moins scrupuleux que celui qu’évoque Georges Brassens, a dérobé sa dernière guitare.

Fig.4 - Banjo-guitare

Fig.4 – Banjo-guitare

Le banjo-guitare (qu’il faudrait peut-être dénommer plutôt la guitare-banjo vu ses 6 cordes et son accordage), reste encore utilisé dans les groupes folkloriques par quelques « fines gâchettes » locales (Max Dormeuil, Guillaume Legras, Henri-Claude Moutou) qui concilient ainsi leur technique de guitaristes modernes avec un timbre plus ancien et cher au coeur des Réunionnais.

Jean-Pierre Laselve

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